La publicité ne pourra pas financer l'ensemble des biens culturels !
Le 03/10/2008 - Pascal Nègre, PDG d'Universal Music France
PCT : Comment voyez-vous l'avenir de la distribution musicale numérique ?

Pascal Nègre : Il y a trois business models possibles. Dans le premier on copie ce qui se fait déjà avec le disque. On achète un téléchargement à la place d'un CD. Dans le second on peut acheter un certain nombre de titres ou même un nombre illimité de titres moyennant un abonnement auprès d'un opérateur téléphonique, d'un FAI ou encore d'un fabricant de téléphones. Il y enfin un troisième modèle qui consiste à regarder un clip sur M6. Ce n'est pas le téléspectateur qui paie mais la plateforme, car cela génère du trafic pour de la publicité. Toutefois il ne faut pas compter sur la publicité pour financer l'ensemble des biens culturels, la musique, le cinéma, le livre. Elle ne pourra pas suivre.

Il y a aussi la solution imaginée par nos amis politiques : le paiement d'une licence globale, une taxe qu'on réparti ensuite entre les acteurs de la profession. J'estime qu'il faut d'abord voir si les autres modèles marchent ou pas. Si on en arrive là, cela voudra dire qu'on n'a pas réussi à créer un véritable modèle économique. Pour la musique ça ira encore. Avec une taxe de 1 milliard d'euros par an on arrive à 6 ou 7 euros par mois par abonné. Mais que fait on du cinéma, qui connaît le même problème ? Pour le financer il faudra doubler le prix des abonnements Internet. Je ne crois pas que les abonnés seront d'accord.


PCT : Nokia vient d'annoncer son service Comes With Music, dans lequel Universal est partie prenante. C'est un bon business model ?

PN : Que ce soit Orange qui me paie 3 euros par mois pour un abonnement ou que ce soit Nokia qui me verse 20 à 25 euros par appareil vendu, c'est à peu près la même chose, la vie d'un téléphone portable ne dépassant pas un an ou 18 mois. Universal a d'ailleurs été un poisson pilote dans ce domaine puisque nous avons fait la même chose avec Neo et ses baladeurs.


PCT : Vous êtes bien sûr favorable à la riposte graduée ?

PN : Tous les modèles économiques que j'ai cités ne pourront se développer que quand la musique vaudra quelque chose. Aujourd'hui, qui veut payer alors que tout est gratuit sur Internet ? Quand ce sera encore gratuit mais risqué les choses changeront. On hésite à se servir dans les bacs de la FNAC puis à filer sans payer car on a peur d'être rattrapé par un colosse à la sortie.

La riposte graduée est chère aux politiques qui veulent faire de la pédagogie, c'est pourquoi nous soutenons le texte. Cependant je suis moins romantique qu'eux. S'il n'y a pas de sanction, il ne se passera rien. Le projet du gouvernement ne sera pas si contraignant que ça car la personne dont l'abonnement sera suspendu - après avoir reçu un email d'avertissement puis une lettre recommandée avec accusé de réception - pourra toujours aller au café Internet du coin ou se connecter à son bureau. Trois mois sans Internet ce n'est pas cher. Aux États-Unis, une personne qui a téléchargé une centaine de chansons a été condamnée à payer 200.000 dollars. Ceci dit, si comme en Allemagne, il faudra aller voir le juge pour un téléchargement illégal les tribunaux ne pourront pas suivre. On estime que 92/93 % des gens qui recevront un email d'avertissement pour avoir téléchargé illégalement arrêteront. C'est déjà ça.

Ceci dit, je ne comprends pas certains politiques qui s'opposent à la riposte graduée. Ce sont les mêmes qui pensent qu'il faut surveiller le réseau pour combattre la cybercriminalité. Mais pas pour les téléchargements illégaux ! Internet espace de liberté, oui ! Internet espace de non droit, non !

Propos recueillis par Dirk Basyn


 

Pascal Nègre, 47 ans, se consacre depuis le début de sa carrière à la musique, d’abord comme animateur de radios libres (1981-1985) puis comme attaché de presse de BMG (1986-1987) et enfin comme directeur de la promotion de Columbia, un label CBS (1988-1990).

Il rejoint le groupe PolyGram en décembre 1990, en qualité de Directeur Général de Barclay. Il assume en outre la direction d’Island (automne 1992) et la supervision de Phonogram au printemps 1994.

Il est nommé à la présidence de PolyGram Musique en novembre 1994. A la même date, il devient aussi Directeur Général Adjoint du groupe PolyGram France.

Pascal Nègre a découvert les artistes Khaled, Zebda et no one is innocent. Il a participé très activement au développement des carrières d’Alain Bashung, Stéphan Eicher, Bernard Lavilliers, Noir Désir, Zazie et Florent Pagny.

Il est l’interlocuteur privilégié de Mylène Farmer, Michel Sardou, Lara Fabian, Vanessa Paradis, Sylvie Vartan, Eddy Mitchell...

Il a eu le privilège de travailler sur le dernier album de Barbara et il est l’instigateur de1,2,3 soleils, le concert événement regroupant Faudel, Khaled, Rachid Taha.

Il supervise pour le territoire français les carrières d’Elton John, U2, Eminem, Diana Krall, Andrea Bocelli, Luciano Pavarotti, Sting, Lionel Richie...

Il est Président d’Universal Music France depuis décembre 1998, date du rachat de PolyGram par Universal.

Universal Music France est le leader du marché du disque en France. Il détient plus de la moitié du marché classique et jazz. Il représente presque la moitié du marché du disque d’expression française.

Pascal Nègre, déjà vice-président d’Universal Music International en charge du Moyen-Orient et du Maghreb depuis 2000, a été nommé Président de la région Méditerranée et Amérique du Sud en juillet 2005. Il est membre du comité de direction d’Universal Music Group International. Il est aussi Président de l’Olympia ainsi que Président de la SCPP (Société civile pour l’exercice des droits des producteurs phonographiques), en charge de la collecte des droits voisins des producteurs phonographiques.

Enfin, il est Officier des Arts et des Lettres.

Il participera à l'Executive briefing organisé le 24 octobre à l'hôtel Meurice à Paris par Premier Cercle, en association avec The Wall Street Journal, en partenariat avec Capgemini et avec le soutien de Partech sur le thème Nouveaux business modèles : Quels investissements, quelle organisation, quelle rentabilité ?

 

Vos commentaires
Tahiti Boy le 3 October à 18h17
J'avoue être plutot d'accord avec le contenu de cet interview. Je n'ai jamais piraté de morceau pour ma part, je ne me sens pas menacé :) Je vais peut être à rebrousse poil de tous les plaidoyers pro-gratuit sur la toile, mais la loi me parait être equilibrée. Il ne faut pas oublier que la plupart des artistes souffrent de leurs faibles ventes (en disque ou telechargement), si la loi permet de redonner une vigueur aux ventes, alors ça vaut la peine...et puis la privation d'internet après 2 avertissements...faut pas charrier, c'est pas non plus la Bastille qu'on réouvre!
torp le 4 October à 14h18
Pascal Negre est célèbre dans les milieux de l'informatique pour sa méconnaissance des techniques les plus basiques et son conservatisme. Rien n'empêchera quiconque de copier quoique ce soit, la technique ira toujours plus vite que le contrôle. De plus en plus de groupes, connus ou moins connus quittent les maisson de disques et les grands labels pour assurer leur promotions et parfois même leur distribution seuls, souvent avec succès. Pascal Negre ne protège pas la culture, mais son propre métier. Refuser de s'adapter, c'est se condamner soi même a disparaitre....
annb le 4 October à 17h21
@torp : je ne pense pas qu'un patron de major fasse l'impasse totale sur des sujets techniques!!! a mon avis l'approche est plutot mass market et métier, certes, c'est la position à defendre pour le bien de la filere, de la distribution et la diversité qui en decoule... justement, on a vu que les modèles des groupes qui s'affranchissent des producteurs - enfin, de l'infime proportion de ceux qui peuvent de le permettre - ne sont pas franchement des sucess stories, non. Radiohead est revenu au bercail.
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